• Accueil
  • Tribunes
  • Comment j'ai trouvé Émile Faguet, grâce à... Ariane Bilheran
2 septembre 2026
Tribunes

Comment j'ai trouvé Émile Faguet, grâce à... Ariane Bilheran

Lorsque j’étais élève, puis étudiant, j’avais en ma possession un excellent petit livre de Richard Dubreuil intitulé Les méthodes de travail de l’élève et de l’étudiant (Vuibert, 1989). Y étaient données des méthodes pour : « mobiliser ses idées », « bâtir un plan », « la dissertation », « le commentaire composé », « être en forme » et aussi… « lire efficacement ». Dans ce chapitre, l’auteur soulignait le fait qu’en matière de livres, il faut se diriger vers les œuvres qui ont fait leurs preuves et se méfier des auteurs à la mode. Il recommandait de se détourner ce qu’il appelait les « nectars intellectuels » (essentiellement : les livres d’économie ou de psychanalyse) qu’il fustigeait en convoquant les propos d’un certain E. Faguet :

«Ils ont un ban et un arrière-ban d'admirateurs. Le ban est composé de ceux qui prétendent les entendre, l' arrière-ban
de ceux qui n'osent pas dire qu'ils ne les comprennent pas et qui, sans les lire, déclarent qu'ils sont exquis. ».

Qui était donc E. Faguet ?

Dans quel contexte avait-il dit ou écrit cela ? En 1989, je ne pouvais le savoir, car cette citation, exemplaire de ce qu’il ne faut pas faire, ne mentionnait ni œuvre, ni année, ni éditeur, ni page. La semaine dernière, j’ai (re)trouvé E. Faguet ; et c’est un peu... grâce aux cours de latin d’Ariane Bilheran !

En effet, Ariane Bilheran nous a expliqué plusieurs fois que les manuels de latin actuels sont indigents, et que de façon générale, la dignité des manuels décroît avec le temps : les manuels d’avant la Première Guerre mondiale sont meilleurs que ceux d’avant la Seconde Guerre mondiale et après la Première Guerre mondiale, qui sont meilleurs que ceux d'après la Seconde Guerre mondiale et d’avant mai 1968, qui sont meilleurs que ceux d'après 1968.

D’un autre côté, Jean-Noël Gaudy a récemment expliqué, dans un entretien au sujet de son livre Désinstruire de A à Z,(Le Lys bleu, 2025) qu’à un moment, il y a eu une rupture dans l’enseignement du français : on a cessé d’enseigner le bon et le beau français, c’est-à-dire le français littéraire.

Le bon et beau français peut se reconnaître à un certain nombre de signes, dont la liste qui suit n’est pas exhaustive :

- l’usage fréquent du passé simple (le temps du récit) plutôt que du passé composé ;

- le respect de la concordance des temps (par exemple : le subjonctif imparfait est systématiquement employé dans une proposition surbordonnée à une proposition principale dont le verbe est à l’imparfait de l’indicatif ou au conditionnel présent : « je pense qu’il fallait que ce fût dit ») ;

- le respect de la règle du masculin générique, à la place de la sotte « écriture inclusive », qui n’est pas une écriture et n’inclut pas ;

- l’usage du point-virgule quand il est nécessaire, sans que celui-ci soit ne réduit à la portion congrue ;

- l’utilisation des chiffres romains chaque fois que nécessaire, notamment pour la numérotation des siècles ;

- la rareté des expressions anglo-américaines ;

- la présence de locutions latines, ce qui témoigne du rôle des humanités dans l’instruction publique.

On peut rencontrer ce bon et beau français, par exemple, dans celui employé par les traducteurs d’auteurs latins ou grecs de l’Antiquité dont les traductions remontent à l’entre-deux-guerres. Lire des classiques en poche de ce type en version bilingue, par exemple aux éditions Les Belles Lettres, est triplement bénéfique :

- on accède à la sagesse antique ;

- on s’imprègne du latin ou du grec ;

- on lit du bon et beau français.

Alors je me suis dit : si je veux lire du bon et beau français, une stratégie pourrait être de partir en quête de textes qui ont été écrits par des membres de l’Académie française entre 1910 et 1915. Le site de celle-ci permet justement de demander la composition de cette confrérie une année donnée. J’ai donc demandé l’année 1910. Et là, j’ai retrouvé quelques noms qui m’étaient familiers :

- le célèbre mathématicien Henri Poincaré, au fauteuil 24, dont je me réclame textuellement depuis longtemps  ;

- l’auteur de Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand, au fauteuil 31 ;

- l’historien Ernest Lavisse, au fauteuil 6 ;

- l’écrivain Eugène-Melchior de Vogüé (fauteuil 39), auquel Anna Gichkina a consacré une monographie : Eugène-Melchior de Vogüé ou comment la Russie pourrait sauver la France (L’harmattan, 2018), que j’avais acquise en 2022.

Et là… Énorme ! Je trouve, au fauteuil 3, un certain Émile Faguet : et si c’était le E. Faguet avec le nom duquel j’avais été en contact en 1989 ? Pour en savoir plus, je me mis à décortiquer la liste de ses œuvres sur le site de l’Académie française et alors, un livre suscita mon intérêt : L’art de lire. Il y avait de fortes chances qu’un livre ainsi intitulé contînt ma citation sur les « nectars intellectuels ».

En effet, L’Art de lire (1912) comporte un chapitre intitulé « Les écrivains obscurs ». Qui étaient donc ces écrivains obscurs ? J’allais le découvrir au début du chapitre, et je fus assez meurtri de constater que mon cher Stéphane Mallarmé figurait parmi eux, selon l’auteur ! Quoi, Mallarmé, écrivain obscur ?

Mallarmé, c’est celui qui m’avait permis de décrocher, en 1989 un 16/20 à l’épreuve orale du Baccalauréat C, que j’obtiendrais en 1990, où j’avais été interrogé sur le célèbre poème Brise marine. Qu’on se le dise : il ne faut pas confondre le grand écrivain Mallarmé avec… les petits vains des mal armés dont les torchons typographiques, faits de français mauvais et moche, pullulent sur le réseau X (je ne donnerai pas d'exemples : ces gens méritent pas de publicité).

J’ai lu ce livre, et je l’ai trouvé tellement exceptionnel, que j’ai entrepris de le frapper intégralement en LaTeX, en en améliorant l’orthographe et la typographie, afin que nous puissions disposer d’un fichier plus léger que celui qui est proposé au téléchargement ; avec comme objectif de l’offrir à notre chère « Diane des Dépêches Citoyennes », lectrice curieuse et enthousiaste.

J’espère qu’à la lecture de ce billet, elle saura résister à la tentation de se précipiter sur ce premier livre de Faguet, pour que mon cadeau reste un peu surprenant.

En revanche, peut-être nous fera-t-elle une recension de ce second livre, tout aussi bon que le premier : Le culte de l’incompétence (1910). En cette période pré-électorale, il est bon de remettre ce genre d’ouvrage aux goûts du jour. L’auteur y explique pourquoi l’incompétence du gouvernement, des législateurs et de la justice est consubstantielle à la démocratie. Extrait :

« La démocratie a donc le plus grand intérêt à élire des représentants qui la représentent ; qui, d'une part, lui ressemblent le plus exactement que possible ; qui, d'autre part, n'aient pas de personnalité; qui enfin, n'ayant point de fortune, n'aient point d'indépendance.

On déplore que la démocratie s'abandonne aux politiciens. Mais, au point de vue où elle se place et où il serait bien singulier qu'elle ne se plaçât point, elle a absolument raison. Qu'est-ce qu'un politicien? C'est un homme nul pour ce qui est des idées personnelles, médiocre comme instruction, partageant les sentiments généraux et les passions générales de la foule, et enfin qui n'a pas d'autre métier que de s'occuper de politique et qui, si la carrière politique lui manque, meurt de faim.

C'est précisément tout ce qu'il faut à la démocratie. » (p. 29-30, c'est moi qui mets en gras). C'est bon à savoir en période pré-électorale...

Il y a un troisième livre que je vais certainement lire : Pour qu’on lise Platon (1905). Peut-être Ariane Bilheran, philosophe et helléniste, pourrait-elle lui consacrer un billet de la Licorne… Je pense que le contenu de ce livre pourrait intéresser nombre de ses abonnés.

Émile Faguet fait partie, avec Anatole France (fauteuil 38), de ces écrivains un peu oubliés dont il faudrait faire revivre les œuvres dans les écoles et collèges. La reconquête de l’orthographe et du style, dans la population générale française, est à ce prix.

D’ailleurs, c’est ce à quoi je compte m’employer dans les prochains mois, via l’Institut Samos que j’ai imaginé, dont je partage le logo (mon avatar). Je veux mettre à disposition, des versions numériques entièrement « reconditionnées » si je puis dire, de bons livres du domaine public relatifs aux mathématiques et à d’autres champs de savoir car, disait Ernest Renan, « Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé » (Qu’est-ce qu’une nation ?, conférence prononcée à La Sorbonne le 11 mars 1882).

Livres d'Émile Faguet cités :

L'art de lire

Le culte de l'incompétence

Pour qu'on lise Platon


Dr Jean-Yves Degos

Recevez nos articles automatiquement

Tous droits réservés (R) 2023-2026